Fracture du col du fémur

Science, médias et véganisme : la fracture ?

Une récente étude, réalisée au Royaume-Uni et publiée dans la revue BMC Medicine, met en évidence le risque accru de fractures, notamment au niveau du col du fémur, chez les personnes végétaliennes. Cette étude observationnelle est-elle crédible et l’échantillon de végétaliens est-il représentatif ? Est-elle marquée par des facteurs de confusion menant à une conclusion trop rapide ? Et comment les médias interprètent-ils les études scientifiques ?

Durée de lecture : 10 min
Difficulté : Intermédiaire

SOMMAIRE

Que révèle cette étude ?
Un traitement médiatique discutable

Que révèle cette étude ?

L’étude « Vegetarian and vegan diets and risks of total and site-specific fractures : results from the prospective EPIC-Oxford study » par Tong et al., tirée du suivi sur une longue période d’une cohorte anglaise de grande taille, analyse les liens entre pratiques alimentaires et risques de santé associés. Elle a déjà servi de base à la publication de nombreux articles scientifiques.

Publiée en novembre 2020, elle examine le risque de survenue de fracture (sur l’ensemble du squelette et sur divers sites comme la hanche ou le fémur) auprès de quatre groupes de personnes en comparant leurs pratiques alimentaires respectives : alimentation standard, pesco-végétarienne, ovo-lacto-végétarienne et végétalienne.

Science, médias et véganisme, la fracture ?

D’autres études épidémiologiques ont précédemment révélé une densité osseuse moindre chez les végétaliens, mais sans qu’une augmentation du risque de fracture soit clairement établie.

La nouvelle étude met en évidence une hausse du taux de fracture (toutes localisations confondues) chez les végétaliens par rapport aux personnes consommant de la viande. Le risque relatif pour le modèle principal présenté dans l’étude est de + 43 %, ce qui correspond à 15 fractures supplémentaires pour 1 000 personnes sur 10 ans. Ce qui suit n’est ni un résumé exhaustif ni une analyse objective de l’étude, mais un ensemble de réflexions.

Pourquoi les véganes doivent-ils garder raison et ne pas se sentir attaqués à chaque nouvelle étude pointant un problème lié à leur alimentation ?

— L’étude semble sérieuse, de bonne qualité rédactionnelle et méthodologique dans les limites de l’exercice de l’analyse de données observationnelles. Les auteurs ne font ni surinterprétation ni « vegan bashing ». De plus, deux d’entre eux seraient eux-mêmes véganes (source : Dr. Shireen Kassam, conseillère médicale auprès de The Vegan Society). L’étude est partiellement financée par des associations comme Wellcome Trust Our Planet Our Health et n’est pas liée à l’industrie de la viande.

— Il n’y a aucune raison pour que l’alimentation végétalienne soit une panacée. Bien souvent, dans ce domaine comme ailleurs, des facteurs bénéfiques sur certains plans sont contrebalancés par d’autres. Par exemple, on peut être massif et costaud, ce qui sera utile pour le lancer de poids, mais moins efficace pour le saut en hauteur.

L’effet du régime végétalien retrouvé globalement sur le risque de fracture est important en matière de risque relatif pour les fractures du col du fémur, même si les effectifs sont faibles.

L’excès de risque semble plutôt présent chez les femmes ménopausées, peu actives et minces. Mais l’analyse en sous-groupe est rendue difficile par le faible nombre de fractures constatées, même pour une cohorte de cette taille et avec un suivi important. Le groupe végétalien est constitué d’à peine 2 000 personnes contre presque 30 000 dans le groupe des mangeurs de viande.

S’il était confirmé, cet effet relativement ciblé semble finalement moins inquiétant que s’il était présent dans les différents sous-groupes de la population végane.

Un excès de risque global est parfois retrouvé selon les différents modèles d’ajustements chez les ovo-lacto-végétariens.

Un des éléments à explorer et à confirmer par d’autres études est l’hétérogénéité du risque fracturaire. Bien qu’une tendance semble se profiler chez les végétaliens en fonction des sites, l’imprécision concernant la taille de l’effet reste considérable.

L’un des médiateurs principaux du risque semble être un IMC faible. L’IMC est un concept non univoque qui peut cacher des situations ayant des effets opposés sur la santé : un IMC bas peut être dû à une faible masse graisseuse, musculaire ou osseuse, ce qui n’est jamais bon pour la santé.

Echelle de notation pour l’image corporelle chez les hommes et les femmes
L’image montre une échelle de notation pour l’image corporelle chez les hommes et les femmes. Les images 1 à 5 représentent les personnes qui souffrent d’insuffisance pondérale, les images 6 à 9 les personnes de poids normal, les images 10 à 13 les personnes en surpoids et les images 14 à 18 les personnes obèses.

Concernant la masse graisseuse largement responsable de la variation de l’IMC, de plus en plus d’éléments amènent à penser que c’est autant sa répartition anatomique que sa quantité qui sont importantes.

Ce même IMC bas est également associé à l’aspect protecteur des régimes végétalisés contre les pathologies cardiovasculaires, le diabète et certains cancers.

Et globalement, que cela concerne une personne ou une population, ce bénéfice significatif sur des pathologies graves et fréquentes l’emporte largement sur le risque fracturaire.

Les végétaliens ont la plus faible consommation de calcium alimentaire, mais l’étude montre que l’excès de risque persiste à chaque niveau de consommation de calcium, qu’il soit faible, moyen ou élevé. Contrairement à ce que beaucoup pensent et à la communication de l’industrie laitière, le calcium alimentaire n’est pas le seul élément jouant sur la solidité osseuse. Celle-ci est multifactorielle, incluant macronutriments, minéraux et vitamines. Elle dépend aussi des sollicitations mécaniques : l’os est un organe vivant, en constante reconstruction.

À la lecture de l’étude et en lien avec ce qui précède, une autre information nous interpelle : sur les quatre groupes, celui qui prend le moins de suppléments alimentaires est celui des végétaliens, à moins que beaucoup d’entre eux aient oublié de déclarer leur prise régulière de compléments — notamment de B12. Nous espérons que depuis 2010, dernière date de recueil de ces données, les végétaliens sont plus attentifs à la prise de compléments alimentaires.

Cet excès de risque repéré pourrait donc aussi être lié à des déficits en vitamines B12 et D non compensés, du fait d’un défaut de supplémentation par une partie des végétariens et végétaliens sondés.

Le lien entre vitamine B et santé osseuse ne fait pas encore l’objet d’un consensus, mais il relève d’un domaine de recherche actif.

S’interroger sur l’hétérogénéité de comportements des végétaliens en matière de facteur de risque sanitaire s’avère nécessaire. En effet, certains individus deviennent végétaliens pour raisons de santé, avec des problèmes préexistants. Parfois, ils se lancent dans une course sans fin vers l’exclusion alimentaire et la recherche d’une sorte de pureté qui n’aboutira qu’à de multiples carences. Les personnes végétaliennes pour raisons éthiques sont en général plus raisonnables, sensibles et attentives aux risques sanitaires que leur alimentation peut induire. Ces deux comportements alimentaires engendrent un grand écart entre les facteurs de risques qui ne sont pas forcément tous mesurables et recueillis.

Pour la population végétalienne, cette étude n’est pas particulièrement alarmante, mais ses résultats doivent encourager les personnes à préserver leur santé musculaire, osseuse et articulaire. Il faut donc maintenir l’organisme en bon état de fonctionnement en privilégiant des activités physiques adaptées, qui sollicitent les structures osseuses sans excès pour ne pas se blesser ou s’user prématurément, et adopter une alimentation saine et équilibrée — l’alimentation végétalienne pathologique n’étant pas une référence. On voit encore trop souvent des végétaliens justifiant le refus d’une supplémentation par un appel à la Nature.

Comme beaucoup, nous observons qu’une alimentation végétalisée, variée et équilibrée est saine et bénéfique pour la santé. Pour permettre de le démontrer et d’ainsi diffuser une image sérieuse et responsable de ces alimentations, il serait utile que plus de végétariens et végétaliens participent aux grandes études de cohorte de ce domaine, comme NutriNet-Santé en France.

Un traitement médiatique discutable

Végétariens, véganes : pas de viande... mais plus de fractures !

La diffusion de cette étude par la presse nous incite aussi à une réflexion plus globale sur les réactions médiatiques vis-à-vis des publications scientifiques liant alimentation et santé.

Quand une étude associant négativement régime végétalisé et risque de santé est publiée, même si l’association détectée est fragile et d’importance clinique très modérée, elle fait la Une de certains journaux : « Alerte ! L’alimentation végétarienne et végétalienne est dangereuse. » Par contre, quand des effets protecteurs sont décelés, s’ils sont médiatisés, la presse invitera le plus souvent un expert qui pointera les limites de l’étude et prétendra que ce n’est probablement pas le régime alimentaire lui-même qui est causal, mais des facteurs de confusion mal pris en compte ou encore inconnus. Cela donne parfois l’impression de jouer à un continuel « Pile je gagne, face tu perds ».

Le sujet, particulièrement vendeur et réactogène, réunit tous les ingrédients nécessaires au buzz médiatique : une opinion globalement hostile à l’alimentation végétalienne et au véganisme et des médias avides de clics et de vues. C’est la porte ouverte à une surmédiatisation de titres racoleurs défavorables au végétalisme. Ces articles vont alors bien au-delà de ce que rapporte réellement l’étude ou la simplifient tellement que leur « papier » ne reflète plus du tout la réalité.

Cette grande confusion médiatique est elle-même alimentée par la folie académique et éditoriale actuelle avec une réelle crise de réplication, un « publish or perish »[1] élevé en modèle de carrière, des p-hacking malhonnêtes (célèbre torture statistique faisant dire ce que l’on veut aux données), des biais de publications favorisant la diffusion d’études au résultat statistiquement significatif, mais non nécessairement avéré.

Inversement, des articles similaires attestant des bienfaits d’une alimentation végétalienne font rarement la Une de ces mêmes médias.

Pour rappel, une forte majorité des associations initialement trouvées entre alimentation et santé par des études observationnelles n’ont jamais été reproduites par d’autres études observationnelles et encore moins interventionnelles. Le grand épidémiologiste John P. A. loannidis a largement publié et alerté la communauté médicale et scientifique sur cette dérive.

Que le résultat convienne ou pas, il est plus sage d’attendre des réplications, de réellement peser la qualité des études, de faire sagement bouger ses curseurs bayésiens avant de se faire réellement une opinion.

Pour certaines associations entre alimentation et santé, on observe des faisceaux d’arguments convergents qui semblent assez solides, voire une réelle triangulation à partir de groupes de preuves relativement indépendantes. Ils indiquent une bonne santé globale des végétariens/végétaliens (quelles qu’en soient les causes fines par ailleurs) et des risques liés à une consommation élevée de viande rouge et de charcuteries.

Lien alcool/mortalité, courbe en J ou relation linéaire /

Concernant la recherche de facteurs liant alimentation et santé, on remarque souvent une absence de modèles causaux bien spécifiés pour expliquer l’association. On ne peut donc pas exclure que, pour les études observationnelles, ce soient toujours les mêmes facteurs de confusion[2] incorrectement pris en compte qui soient la cause de l’association retrouvée à de multiples reprises. À titre d’illustration, malgré de très nombreuses études, il a fallu attendre des années et l’arrivée de méthodes quasi expérimentales appliquées aux études observationnelles (randomisation mendélienne, par exemple) pour clore la polémique sur la relation entre volume de consommation d’alcool et mortalité. On a pu montrer l’existence d’une relation linéaire, en forme de « / », et non pas non linéaire en forme de « J », comme ce que l’on pensait auparavant. À partir d’anciennes études observationnelles, il semblait que le risque le plus bas concernait le groupe ayant une consommation modérée d’alcool et non celui ayant la consommation la plus faible. Beaucoup de chercheurs français, sur la base d’études partiellement financées par l’industrie viticole, n’étaient pas les derniers à soutenir cette hypothèse. Mais aujourd’hui, en utilisant des méthodes permettant de prendre en compte des facteurs de confusion non gérables par les seules méthodes statistiques, on dispose de plus en plus d’éléments indiquant que l’alcool est bien un poison quelle que soit la dose.

Science, médias et véganisme : la fracture ?

Nous souhaitons donc une meilleure représentativité des études concernant l’alimentation végétalienne dans les médias. Nous appelons aussi ces médias à ne plus se rendre complices des dérives académiques citées (« Publier ou périr », p-hacking…) en relayant principalement les études qui attirent des clics et des vues, biaisant par là-même la représentativité des études du champ en question.

Quant aux liens entre santé et alimentation, les outils d’analyse majoritairement disponibles (études in vitro, modèles animaux, études observationnelles…) connaissent des faiblesses et des limitations importantes qui ne sont pas toujours maîtrisées. Beaucoup de publications ne sont que des hypothèses fragiles dans un ensemble complexe où peu de choses sont univoquement et réellement comprises.

Auteur·rices : article corédigé par le docteur en médecine H. Dréau, MD et FP, relu et corrigé en collaboration avec Culture Émergence.

Références

[1] publier ou périr.

[2] C’est une variable liée à la fois à la maladie et au facteur de risque étudié, ce qui est susceptible d’induire un biais dans l’analyse du lien produisant ainsi de fausses associations. Sa prise en compte peut être faite lors du design de l’étude ou lors de l’analyse des données par des procédés statistiques, mais ceux-ci peuvent n’être que partiels, voire être eux-mêmes sources de biais.

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Au plaisir de vous lire.
🙂


Une réflexion sur “Science, médias et véganisme : la fracture ?

  1. Je ne sais pas si dans l’étude du risque comparé de fracture dans les différentes populations, il y a un appariement en fonction du poids des individus. Est-ce que globalement les végétariens et les végétaliens ne sont pas moins touchés par l’épidémie d’obésité qui touche une grande partie de la population des pays dits développés, cette obésité étant un facteur protecteur vis à vis des fractures osseuses? Il faudrait alors plutôt conclure simplement que le surpoids protège des fractures, c’est tout. En dehors de toute considération de régime alimentaire.

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