L214, l’association qui cherche la petite bête

L’association animaliste L214 soutenue par les personnes sensibles au sort des animaux, est accusée de tous les maux : extrémisme, malhonnêteté, terrorisme même. Pointée du doigt pour un prétendu « financement trouble » et sa supposée accointance avec la Silicon Valley dans le but de détruire l’agriculture française, elle est la cible de quantités d’articles malveillants et complotistes. Qu’est-ce qui fait qu’une association qui milite pour l’amélioration de la condition animale provoque autant d’hostilité ?


Entretien recueilli par DP
Durée de lecture : 7 min
Difficulté : accessible

SOMMAIRE
L214, pourquoi ce nom ?
Questions à Brigitte Gothière
Bibliographie
Pour aller plus loin
Pourquoi L214 comme nom d'association de défense des animaux ?

L214, pourquoi ?

Brigitte Gothière est la cofondatrice et porte-parole de l’association de défense des animaux L214[1]. Si notre regard sur la souffrance animale et le contenu de nos assiettes ont un peu changé, c’est en partie grâce à elle. En 1993, elle décide d’arrêter la consommation de chairs animales et commence à s’engager pour les animaux. Militantisme qui la mènera, avec son mari, à la création, en mars 2008, de l’association L214 faisant référence à deux articles de loi du Code rural :

  • Article L214-1
  • Article L214-3

Article L214-1

Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce.

Article L214-3

Il est interdit d’exercer des mauvais traitements envers les animaux domestiques ainsi qu’envers les animaux sauvages apprivoisés ou tenus en captivité.

Des décrets en Conseil d’État déterminent les mesures propres à assurer la protection de ces animaux contre les mauvais traitements ou les utilisations abusives et à leur éviter des souffrances lors des manipulations inhérentes aux diverses techniques d’élevage, de parcage, de transport et d’abattage des animaux.

Foire aux questions avec Brigitte Gothière, cofondatrice et porte-parole de l'association de défense des animaux L214

Quelques questions à Brigitte Gothière

L’association L214 est régulièrement la cible d’accusations. Voici un résumé de ce qui est le plus souvent reproché à ses fondateurs, et ce qu’ils en pensent.

Pourquoi l’association L214 s’est-elle scindée en deux, une partie se rangeant sous le droit local alsacien-mosellan et la seconde restant sous l’égide de la loi de 1901 ?

Quel était l’intérêt technique d’avoir une association loi de 1901 « collectrice de fonds » et une autre à but lucratif transférée à Strasbourg ? Pourquoi avoir changé les structures juridiques en 2014-2015 ?[2]

Il n’y a pas eu de scission, ce sont deux structures indépendantes. La première en Alsace est l’historique. D’abord fondée en Haute-Loire, elle a déménagé en Alsace parce que les capacités juridiques y sont étendues. Dans les faits, nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas vraiment le cas. La seconde est un fonds de dotation[3] créé à la demande de nos membres pour avoir la possibilité de faire des legs à L214.

Qu’est-ce que l’Open Philanthropy ? Pourquoi cet organisme fait-il tellement polémique ?

Cette polémique n’est pas tellement compréhensible. L’Open Philanthropy[4] est une fondation américaine qui aide des ONG (Organisations non gouvernementales) humanitaires, environnementales, médicales et de défense des animaux un peu partout dans le monde. 10 % de son budget est consacré aux animaux, tout est détaillé sur son site, en toute transparence.

Comment a été dépensé le don de l’Open Philanthropy ?

Son don à L214 a alimenté les idées complotistes de Jocelyne Porcher, Paul Ariès et Gilles Luneau.

En 2016, l’Open Philanthropy a accordé un financement à Impossible Food[5] qui développe de la viande végétale, pas de la viande cellulaire. Il soutient aussi l’organisation Good Food Institute[6] qui encourage à l’essor d’alternatives à la viande, qu’elle soit cellulaire et/ou végétale. Par ailleurs, l’un des créateurs de l’Open Philanthropy, Dustin Moskovitz, fait aussi partie de l’équipe fondatrice de Facebook, société qu’il a quittée en 2008.

Dans l’esprit de certains, ces quelques faits ont créé un énorme raccourci : L214 serait financée par les GAFAM[7] pour faire la promotion de la viande cellulaire… Tout simplement grotesque.

Comment expliquer ces accusations ?

Je crois que ces accusations, ces fake news, ne servent qu’à une chose : tenter de discréditer l’action de L214 et semer le doute. L214 est une association de défense des animaux et n’est donc pas une société à but lucratif. Nous ne vendons rien, nous défendons des idées qui bousculent parfois les certitudes, mais toujours avec sincérité et sérieux. Comme notre discours n’offre aucune prise à nos détracteurs pour nous contrer sur le terrain des faits ou des idées, certains essaient de  nous dénigrer.

On cherche à nous associer aux pavés dans les vitrines des boucheries alors que nous avons toujours exprimé notre opposition à ce genre d’actions. On essaie de faire croire que nous avons des objectifs cachés comme celui d’être pour l’abolition des pratiques qui nuisent aux animaux ou celui d’être contre leur abattage pour les transformer en viande alors que nous ne le dissimulons pas. C’est annoncé sur notre site et le message passe en boucle dans nos communications. On nous accuse aussi d’être financés par des Américains qui voudraient détruire l’élevage français…

Des déclarations malveillantes (en citation)

« Les présidents de la FDSEA[8] et de la Coordination rurale se sont expliqués le 2 décembre devant le tribunal correctionnel de Périgueux pour diffamation[9-10], le jugement, mis en délibéré, sera rendu le 20 janvier prochain. Ils sont poursuivis par l’association antispéciste L214. Cette plainte fait suite aux propos des syndicalistes agricoles contre l’association lors d’une manifestation début mars après la fermeture temporaire des abattoirs de la Sobeval à Boulazac. ».

Quels étaient ces propos ? Pensez-vous que, s’ils sont condamnés, cela dissuadera les personnes malveillantes ?

Longtemps, nous sommes restés sans saisir la justice après des propos diffamatoires à l’égard de L214, pensant que c’était inutile. Mais la multiplication de ce genre d’allégations nous oblige à réagir.

Voici les propos du représentant de la FDSEA 24 :

« [J’estime que cette association ne devrait pas exister]. Quand on voit ce qu’ils ont fait samedi en faisant intervenir un soi-disant ex-salarié de Sobeval qui a été repris dans beaucoup de médias alors qu’il a reconnu qu’il n’y avait jamais travaillé, ce ne sont pas des méthodes responsables. Cette association vit sur le mensonge. »

Et ceux du représentant de la Coordination rurale 24 :

« Nous avons participé à la manifestation de lundi avec les mêmes revendications que la FDSEA et les JA (Fédération des jeunes agriculteurs – FJA) contre cette association afin de l’empêcher de nuire avec ses méthodes de voyous. Ils sont allés chercher de faux témoignages pour s’attaquer à un fleuron du département et promouvoir des idées antispécistes. »

En 2015, nous avions gagné un procès en diffamation contre Christiane Lambert, l’actuelle présidente de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles). Je crois qu’en effet ces procédures pourraient aider à prendre conscience que les propos que l’on tient ne sont pas sans conséquences.

Comment analysez-vous les réactions épidermiques et la mauvaise foi de certains de vos interlocuteurs ?

Je crois que nous mettons un certain nombre de personnes en situation de panique, en dissonance cognitive très forte. Se remettre en question n’est pas une chose facile. Nous ouvrons une boîte de Pandore pour eux. 

C’est un véritable défi de leur démontrer que le monde que nous envisageons est désirable, même pour eux. Que nous n’allons pas nous « priver », que nous pourrons toujours vivre entourés d’animaux, que nous n’allons pas nous retrouver sans travail… Nous souhaitons montrer tout ce que nous avons à y gagner en bonheur, en sérénité de vie… et sur le plan de la survie tant les conséquences de la production de produits animaux sont aujourd’hui catastrophiques sur l’environnement et la santé publique.

Depuis toutes ces années de militantisme, observez-vous des changements ?

Oui ! Il y a 10 ans, quand on parlait de défense des animaux, on pensait aux chiens et aux chats, aux animaux en voie de disparition, mais jamais aux animaux enfermés dans les élevages, tués dans les abattoirs ou agonisant sur des bateaux de pêche.

La question n’était ni dans le débat public ni dans la sphère politique. Personne n’avait entendu parler des véganes ni de l’antispécisme. 

Aujourd’hui, on peut publiquement interroger la légitimité d’élever et de tuer des animaux pour les manger. Des débats se tiennent au parlement, des personnalités défendent les animaux et il existe un parti animaliste et un parti antispéciste. Des entreprises s’engagent à faire reculer les pires pratiques et l’on voit naître de multiples innovations en matière de produits véganes, que ce soit dans le domaine de l’alimentation ou autre.

Rien n’est gagné : on tue toujours trois millions d’animaux terrestres par jour en France dans les abattoirs, les poissons sont encore absents des radars et ne sont même pas dénombrés. On voit encore de fortes résistances, mais tout de même, il faut reconnaître que du chemin a été parcouru.

Imaginons que le monde devienne végane. Que proposerait L214 pour les éleveurs et les travailleurs de la filière ?

(à noter que près de 50 % des éleveurs partiront à la retraite dans la décennie à venir).

Ce n’est pas forcément à L214 d’imaginer tout ça, ce sont des décisions qui relèvent de la société.

Aujourd’hui nombre d’éleveurs, de « ramasseurs de volaille », d’ouvriers d’abattoir sont malheureux. Certains ne s’épanouissent pas dans leur travail, y ruinent même leur santé, sont endettés. Saviez-vous que l’endettement moyen d’un éleveur de cochons est de plus de 430 000 € ? Un avenir où l’on remettrait la sentience au cœur de l’action politique permettrait de prendre en compte les animaux, mais aussi d’accompagner vers d’autres activités les personnes qui vivent aujourd’hui de l’exploitation animale.

Très clairement, notre société ne va pas changer en une génération, c’est un processus lent et je pense que les initiatives vont se multiplier pour montrer qu’il est possible de vivre en bonne intelligence avec les animaux. Nous avons toutes et tous à y gagner !

Nous remercions chaleureusement Brigitte Gothière d’avoir pris le temps de répondre aux interrogations et accusations récurrentes.

Bibliographie

1. Association L214

2. Infoguerre.fr PDF document produit par l’École de Guerre Économique, p. 49

3. Fonds de dotation « L214 pour la défense des animaux »

4. Le site officiel de l’Open Philanthropy

5. Impossible Food

6. Good Food Institute

7. GAFAM : Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft

8. FDSEA : Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles

9. Dordogne : deux syndicats agricoles poursuivis pour diffamation par L214 jugés en décembre — France bleu, le 23 septembre 2020.

10. Périgueux, deux syndicalistes agricoles poursuivis par L214 pour diffamation — Actu, le 2 décembre 2020.

Pour aller plus loin

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Mots clés

Association L214, Open Philanthropy, antispécisme, véganisme.

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Au plaisir de vous lire.
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