Cantines scolaires, cour de récré des lobbies

Les cantines scolaires, la cour de récré des lobbies ?

Les propositions végétariennes dans les cantines ont semé le trouble et la confusion. Dans une société où l’alimentation à base de protéines animales relève du dogme, il est légitime que de nombreuses réactions émergent. Mais la restauration scolaire ne serait-elle pas devenue un enjeu idéologique et financier ?

Durée de lecture : 10 min
Difficulté : accessible

SOMMAIRE

Viande et produits laitiers débordent de nos assiettes
La brigade des lobbyistes
Le rapport qui a fait sauter la cocotte

Viande et produits laitiers débordent de nos assiettes

Au 19e siècle en France, la consommation moyenne de viande[1] était de 30 kg/an/personne. Entre 1950 et 1990, alors que nos besoins énergétiques diminuaient, elle est passée de 44 kg à 91 kg/an/habitant pour se stabiliser et même esquisser un léger fléchissement. Ainsi, en 2019, un Français en consommait en moyenne 86,2 kg/an[2]. Durant quasi la même période, la consommation de poisson a elle aussi plus que doublé, passant de 10 kg à 25 kg/an/habitant.

Les produits laitiers ont été introduits dans les écoles[3] par Pierre Mendès France en 1954 avec l’objectif de pallier les carences alimentaires de l’après-guerre et de développer la filière. À partir de 1976, l’Union européenne a subventionné la distribution de lait dans les écoles[4]. Ce programme, destiné à encourager sa consommation auprès d’un jeune public et à le sensibiliser à de nouvelles habitudes alimentaires, visait surtout à trouver un débouché aux fleuves de lait produits sans limites en raison des subventions. Opération de promotion et de normalisation réussie puisque les produits laitiers (œufs compris) sont passés entre 1960 et 2014 de 8,2 % à 11,8 % du panier moyen des Français[5]. Toutefois, depuis l’avènement du lait végétal, la filière voit la demande baisser d’année en année[6] alors que celle des laits végétaux est en pleine croissance. Il semble donc logique que les cantines scolaires suivent les évolutions de consommation des Français et les politiques de développement des filières agricoles.

Source de l’infographie : Interbev pédagogie[7]

La brigade des lobbyistes

En 2016, l’Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes (Interbev[8]) s’invitait à l’école[9].

Son objectif ? « Sensibiliser les enfants et leurs parents à une consommation de qualité » et « valoriser les écoles servant de la viande française de bœuf et de veau ». Le syndicat a frappé fort en annonçant une animation dans 1 500 écoles primaires, touchant ainsi 225 000 élèves. Les écoles élémentaires reçoivent depuis lors un courrier proposant des kits pédagogiques Interbev gratuits qui comprennent un dossier sur l’élevage destiné au responsable de la restauration, un « livret d’information » pour les parents d’élèves participant à la commission menus ainsi que des tatouages éphémères pour les enfants : « Avec le bœuf, c’est la teuf », « Parce que je le veau bien », sans oublier « Le Journal des Jolipré ». « Ces actions de promotion de la viande s’inscrivent », soulignait Interbev, « dans la dynamique du plan de soutien à l’élevage français impulsé par Manuel Valls en juillet 2015 ».

Cette introduction dans les écoles est-elle régulière ? Embarrassé, le ministère de l’Éducation nationale a reconnu l’absence d’agrément national autorisant Interbev à intervenir dans les établissements scolaires tout en précisant qu’il n’est pas interdit aux chefs d’établissement d’accorder des permissions d’intervention. Constitué de 43 marques déposées et de 35 marques enregistrées, le tentaculaire lobby Interbev[10] est le champion de l’infiltration, notamment au sein des établissements scolaires publics. Outre ses nombreux kits, affiches et livrets pour enfants, le lobby propose par courrier son programme pédagogique[11] et ses Animations pédagogiques élevage et viande[12] (APEV). Il organise également des stands itinérants dont les animateurs spécialisés, voire des éleveurs et des bouchers, viennent vanter l’élevage et ses produits, offrant même parfois une dégustation de viande bovine. En 2016, sur ses 36,5 millions d’euros de budget annuel, Interbev en consacrait plus de la moitié à la publicité (pages 39 et 40)[13].

Interbev, 20 millions d'euros alloués pour sa communication, soit 55 % de son budget annuel.
Source de l’infographie : Franceinfo du 14/02/2019 — « “Lundi Vert” : le lobby de la viande défend son bout de gras »[14].

Interbev collabore aussi au congrès national des conseillers pédagogiques, belle occasion pour le lobby de placer ses supports auprès des prescripteurs et enseignants tout en couvrant 75 % des régions françaises.

Cela dit, l’industrie des produits laitiers n’est pas en reste. Le Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel[15]), organisme aux multiples ramifications, a consacré 29 millions d’euros à la communication de sa filière et à la promotion de ses produits, soit plus de 60 % de son budget total. Le Centre de recherche et d’information nutritionnelles (Cerin[16]) est le « département santé » du Cniel. Il vise, comme le Centre d’information des viandes[17] (CIV) et Interbev, à apporter une caution scientifique apparemment objective à la filière laitière. 

Sur le même modèle qu’Interbev, le Cniel s’emploie à formater les jeunes esprits, toujours par le biais de l’école. Il propose de nombreux contenus : affiches, cahiers d’exercices, livrets et animations pour les enseignants[18]. Site du Cniel, l’Éducation au développement durable par les produits laitiers (l’EDD par les PL[19]) vante les mérites de l’élevage laitier pour l’environnement, l’économie et la société en omettant d’en citer les conséquences négatives. Le CERIN, autre département du Cniel, inonde les Français de publicités faisant l’éloge des produits laitiers et met régulièrement à jour son site de promotion de l’industrie laitière, toujours sous couvert de « santé ».

Source des infographies : Produits laitiers.com[20]

Le rapport qui a fait sauter la cocotte

Fin 2017, la pression monte subitement d’un cran. Greenpeace[21] publie un rapport[22] complet et remarquablement sourcé : « Viande et produits laitiers : l’État laisserait-il les lobbies contrôler l’assiette de nos enfants ? » Cette étude édifiante met un coup de pied dans la fourmilière. La Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE[23]) s’associe même à Greenpeace, soutenant sa proposition de plusieurs repas végétariens par semaine : « Nous entrons dans une période de grands bouleversements climatiques et la surconsommation de viande aggrave ce dérèglement. Nous allons donc devoir changer nos habitudes alimentaires. La demande citoyenne est importante, la loi doit changer. » En juin 2017, l’étude individuelle nationale des consommations alimentaires 3 (INCA 3[24]) de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses[25]) relevait que les enfants de moins de 10 ans consomment en moyenne 2 à 6 fois plus de protéines que les apports nutritionnels conseillés, déjà supérieurs aux besoins par souci de sécurité. Un constat partagé par l’étude ELANCE[26]. Ainsi, quand l’Anses préconise de 4,8 g à 11,6 g de protéines pour le déjeuner d’un enfant de 3 à 11 ans, cette portion avoisine 59,8 g (16,9 g de protéines végétales et 42,9 g de protéines animales). Ces excès de protéines animales, et en particulier celles issues des produits laitiers, sont associés à des risques de surpoids et d’obésité[27] plus tard et exposent les enfants aux contaminants de la viande (polluants organiques persistants, mycotoxines et résidus d’antibiotiques notamment).

Avec plus d’un milliard de repas servis annuellement à près de sept millions d’élèves, de la maternelle au lycée, la manne est considérable. Chaque jour ou presque, viande ou poisson sont au menu. La part des produits carnés dans l’assiette de nos enfants s’élève à plus de 80 000 tonnes et à un chiffre d’affaires dépassant les 460 millions d’euros. Quant aux produits laitiers, ce sont plus de 120 000 tonnes qui leur sont distribuées chaque année, pour un chiffre d’affaires total d’environ 280 millions d’euros. On comprend mieux aujourd’hui les réactions exacerbées des filières viandes et produits laitiers à toute remise en question de leur mainmise sur les cantines scolaires.

Source de l’infographie : Menus de la cantine de Dijon — Novembre 2020[28].

Mais comment a-t-on pu en arriver là ? Comment le Groupe d’étude des marchés restauration collective et nutrition (GEM-RCN[29]) — totalement inféodé à l’agroalimentaire — s’est-il retrouvé à « traduire » les directives du Programme national nutrition santé (PPNS[30]) et à corédiger les menus scolaires tout en conseillant les divers acheteurs sur la quantité de viande rouge et blanche, de fromage, de yaourt à consommer lors du déjeuner ? Ce groupe, fondé en 2007, ne fait l’objet d’aucun contrôle rigoureux de la part de l’État. Et ni l’Anses ni le ministère de la Santé n’ont validé les options retenues. Comment expliquer cela ? Créé sans aucun budget, seules ont adhéré au projet les parties prenantes qui y trouvaient un intérêt soit d’ordre général, soit individuel. Les lobbyistes professionnels des filières viande et produits laitiers ou de l’industrie agroalimentaire ne pouvaient passer à côté de ce juteux marché…

Après sa dissolution en 2016, une partie des membres du GEM-RCN a poursuivi son travail au sein d’un nouveau collectif plus informel, le Groupe restauration collective et nutrition (G-RCN). En mars 2019, il publiait une « annexe aux recommandations de 2015[31] » dédiée à la « diversification des sources de protéines en restauration collective ». Pour le docteur Sébastien Demange, membre de l’Association végétarienne de France, il ne fait aucun doute que ce comité « autoformé »[32] pour plancher, entre autres, sur les menus végétariens n’existe que pour soutenir les filières viande et produits laitiers. Alors que 98 % des enfants souffrent de carences en fibres[33] en raison d’un régime pauvre en légumineuses, céréales, légumes et fruits, le G-RCN demande l’interdiction des repas végétaliens et alerte les collectivités sur les supposés carences et dangers induits par une alimentation végétarienne.

Malgré les réticences avérées, force est de reconnaître que la science et les mentalités évoluent. Depuis la loi EGalim[34], les cantines scolaires sont tenues de servir au moins un menu végétarien ou végétalien par semaine. Aujourd’hui, le Conseil national de la restauration collective[35] est chargé d’établir des recommandations sous la tutelle du ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation. Et l’Anses a rédigé une note d’appui scientifique et technique[36] qui, pour la première fois, invite à favoriser sans ambiguïté les protéines végétales au détriment de la viande qu’il n’est plus question de remplacer systématiquement par des œufs ou des produits laitiers. On y découvre qu’une fréquence de cinq repas sur vingt ne présente aucun risque nutritionnel pour les enfants et qu’il est même envisageable d’aller plus loin. Les risques de carences sont infirmés, tout comme l’obligation d’associer légumineuses et céréales.

Lorsqu’en 1956 Pierre Mendès France, sous la pression des professionnels de santé, décida de supprimer l’alcool[37] dans les écoles pour les enfants de moins de 14 ans, la directive embrasa la France. Les résistances des familles, des producteurs et des commerçants furent nombreuses et virulentes. Pourtant, qui de nos jours oserait encore prétendre que l’alcool est bon pour la santé ?

Aujourd’hui, l’Anses valide les menus végétariens et nous incite à privilégier les plats à base de protéines végétales en y limitant le recours encore trop fréquent aux œufs et/ou aux produits laitiers. Elle nous rappelle que les lipides contenus dans les végétaux sont meilleurs que ceux présents dans les produits animaux, que la carence en acides aminés est une vue de l’esprit et que les protéines végétales ont d’excellentes qualités nutritionnelles.

Grâce à Greenpeace et à son enquête rigoureuse, l’énorme enjeu financier, mais aussi idéologique, de la restauration scolaire n’est plus à démontrer. Il est urgent que les responsables de la santé et de l’environnement reprennent le pas sur les lobbies marchands si nous voulons offrir un meilleur avenir à nos enfants.

Article corédigé par DP, FP et MD.

Bibliographie & références

  1. Consommation alimentaire et état nutritionnel de la population vivant en France. Ministère des Solidarités et de la Santé, France
  2. La consommation de viande en France en 2019. Agreste, Conjoncture – Synthèses Consommation N° 359.
  3. Le régime lacté de Pierre Mendès France. Le Monde, 2005.
  4. Histoires d’info. Le petit déjeuner offert aux écoliers…où quand dans les années 50, des verres de lait étaient distribués. France TV Info.
  5. Cinquante ans de consommation alimentaire : une croissance modérée, mais de profonds changements. INSEE.
  6. Évolution de la consommation de lait de vache en France en 2018. Web agri.
  7. Interbev, tous les outils de pédagogie.
  8. Interbev – Interprofession Bétail & Viande.
  9. Le lobby de la viande s’invite à l’école. Libération, 2016.
  10. Interbev : 43 marques déposées, 33 marques enregistrées. Info Société.
  11. L’offre scolaire sur « Interbev pédagogie ».
  12. Animations pédagogiques élevage et viande. Interbev Pédagogie sur Vimeo.
  13. Interbev : statuts, gouvernance, stratégies et actions, dépenses et collectes. CGAAER, rapport n°16054-2-2, avril 2017.
  14. « Lundi Vert » : le lobby de la viande défend son bout de gras. France TV Info.
  15. CNIEL – Centre National Interprofessionnel de l’Economie Laitière.
  16. CERIN – Centre de recherche et d’information nutritionnelles.
  17. CIV : Centre d’information des viandes.
  18. https://pedago.produits-laitiers.com/mediatheque
  19. LEPP par les produit laitiers.
  20. L’espace pédagogique des produits laitiers – Des ressources pédagogiques, des métiers, des formations et des visites autour du lait.
  21. Cantines scolaires : trop de viande dans les assiettes. Greenpeace.
  22. Viande et produits laitiers : l’État laisserait-il les lobbies contrôler l’assiette de nos enfants ? Greenpeace.
  23. Un repas végétarien une fois par semaine dans toutes les cantines. FCPE.
  24. INCA 3 : Evolution des habitudes et modes de consommation, de nouveaux enjeux en matière de sécurité sanitaire et de nutrition. ANSES.
  25. L’Anses en quelques mots.
  26. Effets à long terme de la nutrition au début de la vie : les enseignements de l’étude ELANCE.
  27. Early adiposity rebound: causes and consequences for obesity in children and adults. EM Consult.
  28. Cantine – Menus / Enfance, petite enfance / Dijon au quotidien. Ville de Dijon.
  29. OEAP – Groupe d’étude des marchés Restauration collective et Nutrition. Ministère de l’Economie, des Finances et de la Relance.
  30. Programme national nutrition santé. Ministère des Solidarités et de la Santé, France.
  31. Recommandations nutritionnelles – Complément de la fiche plat protidique de 2015 – Diversification des sources de protéines en restauration collective (Hors structures petite enfance et établissements pour personnes âgées). Travaux du groupe Restauration Collective et Nutrition, version 1.0 du 1er mars 2019.
  32. Cantines scolaires : les menus « corédigés » par le lobby de la viande. Reporterre.
  33. Menu végétarien hebdomadaire : un an d’expérimentation dans les cantines. Libération.
  34. #EGalim : depuis le 1er novembre, un menu végétarien par semaine dans toutes les cantines scolaires. Ministère de l’Agriculture.
  35.  (en attente)
  36. Note d’appui scientifique et technique de l’ANSES, demande N° 2019-SA-0205. ANSES.
  37. VIDEO. Éducation : il y a 60 ans, à l’école, fini l’alcool ! Le Parisien.

Crédits

Photo de couverture : Getty Images/SolStock/Istock

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